On le lit partout : Xavier Niel, le patron de Free, serait le Steve Jobs français. Pourquoi ?
Au delà des rumeurs, fausses fuites et mystères qui entourent son offre comme le faisait le patron d’Apple, au delà de son goût pour les tenues décontractées, c’est également parce que contrairement à l’usage en France, il a fait sa présentation debout à l’aide d’un support visuel sobre et suivant une “mise en scène” orchestrée.
Ce titre de “Steve Jobs français” est-il légitime ? Si l’on s’en tient à la présentation du 10 janvier, ma réponse est non.
Car Xavier Niel commet un grand nombre d’erreurs dont le patron d’Apple savait se tenir éloigné.
Il est insuffisamment préparé
Là où le discours de Steve Jobs est parfaitement huilé, Xavier Niel fait preuve d’énormément de confusion et d’effets d’annonce ratés.
On sait que l’accroche est un des moments les plus importants d’une présentation : il s’agit de la première impression que l’orateur laisse aux spectateurs. Si on passe à côté, il est ensuite très difficile de “rattraper” le public.
Jetons un œil plus particulièrement sur celle que nous propose Xavier Niel à 3’12” à l’issue de la vidéo parodiant ses concurrents.
“Franchement, nous ils nous font bien marrer. Et quand même c’est nous tous les pigeons. Enfin c’est surtout vous maintenant parce que moi je suis déjà passé chez Free Mobile. Pour vous ça va continuer encore quelques minutes malheureusement. On a un ADN chez Free qui est quelque chose d’extrêmement important qui est de dire… quel est le type de produit que l’on souhaite faire. C’est assez simple. Notre secret est assez simple. C’est d’avoir à la fois la meilleure offre, l’offre la plus complète et dans le même temps de pratiquer un prix inférieur ou un prix standard, moyen du marché.”
Outre le fait que la lumière s’allume environ 15 secondes après qu’il a commencé à parler, on sent qu’il n’a pas suffisamment répété pour que le message soit limpide et compréhensible. L’idée de traiter les spectateurs de pigeons est discutable, mais admettons cette image… il aurait été bien plus efficace de dire :
“Nous sommes tous leurs pigeons. Ou plutôt vous êtes tous leurs pigeons puisque moi je suis déjà passé chez Free Mobile. Chez Free, notre secret est simple : la meilleure offre au meilleur prix.”
Le reste de son intervention est jalonné de ces approximations oratoires, dont voici la plus emblématique à 25’16” :
“Bien sûr je vous le redis, les deux offres sont séparées, contrairement à d’autres. Donc de la même manière, dans ce cadre-là, vous souhaitez résilier votre Freebox et garder votre abonnement mobile, y’a pas de problème. Vous souhaitez garder votre abonnement mobile et rendre votre Freebox, y’a pas de problème. Je crois que j’ai dit deux fois la même chose, mais c’est pas très grave”.
Support visuel : peut mieux faire
Le patron de Free ne fait pas comme nombre de présentateurs : il ne lit pas ce qui est écrit sur son support visuel et nous épargne ainsi les diapositives ultra-bavardes, pleines de texte et de listes à puces.
Mais tout n’est pas parfait.
Xavier Niel ne vend pas des produits, il vend des services. Là où Steve Jobs propose des démonstrations, le patron de Free, lui, ne peut proposer que des chiffres.
Et pourtant, lorsqu’on accompagne sa démonstration d’un support visuel, il est important de prendre en compte cette notion de “visuel”. Et donc de proposer des images, des photographies, des schémas, du texte mis en valeur, bref tout ce qui permettra aux spectateurs de retenir le message grâce aux émotions que les apports visuels leur auront procuré.
Xavier Niel ne propose de visuel que les photos des téléphones proposés avec son forfait. Et un escargot franchissant péniblement la barre des 1Go, symbolisant l’offre internet de ses concurrents, sans filer la métaphore en comparant Free à tout autre animal rapide, agile et endurant. Enfin il montre un téléphone enchaîné à 19’33” pour dire “non au simlock”. Il aurait été inspiré de barrer ce téléphone enchaîné afin que l’image et le discours soient cohérents.
Il propose également des tableaux comparatifs visant à prouver que son offre est réellement deux fois moins chère que celle de ses concurrents. Il fait donc des copies d’écran d’un site reprenant l’ensemble des offres de ceux-ci et et les montre sur son support visuel en y indiquant en dessous le multiplicateur par rapport à la sienne. Mais ces copies d’écran sont très bavardes et le texte qu’on y trouve est illisible et inintéressant pour sa démonstration. Il aurait été plus sage de le retirer.
De la même manière, à 17’33”, Xavier Niel nous propose un tableau comparatif du coût des appels depuis l’étranger. Le problème c’est que les spectateurs doivent plisser les yeux pour être capable de lire les chiffres qui sont écrits et qui ne servent à rien. De plus, il n’évoque que l’exemple des États-Unis. Quel est alors l’intérêt d’afficher deux autres séries d’histogrammes évoquant d’autres zones géographiques ? Il n’y en a aucun.
La transmission du message
Xavier Niel utilise quelques techniques qui servent bien son propos, notamment :
- la répétition : il répète certaines phrases ou bouts de phrases importants afin qu”ils soient mieux intégrés par son public
- les analogies : il utilise cette technique très puissante en réalité à une seule reprise : “Aujourd’hui, l’offre terminal plus forfait, c’est couscous-boulette. C’est à dire, je prends le couscous, je mets les boulettes, je mélange tout ça et on sait plus ce que je paie. »
Il omet cependant d’utiliser un autre outil essentiel à l’intégration et la compréhension du message : les anecdotes.
De plus, la présentation de Xavier Niel, contrairement à celles de Steve Jobs, manque d’un message unique mis en valeur par une formule-slogan. “Apple reinvents the phone” nous avait dit Steve Jobs en lançant l’iPhone en 2007. Il avait répété cette formule plusieurs fois afin qu’on en soit bien convaincu.
Rien de tout ça chez le Président de Free : pas de slogan, pas de citation… Rien qui donne envie de le considérer comme un visionnaire, un homme apte à changer le monde.
La seule chose récurrente au cours des 38 minutes que dure sa présentation c’est la notion de “pigeon”. Xavier Niel oublie que le vrai héros de toute présentation, ce n’est pas l’orateur, mais ce sont les spectateurs. Et que personne n’apprécie de se faire traiter de “pigeon”.
La même condescendance se retrouve vis-à-vis de ses concurrents qu’il appelle régulièrement “nos petits camarades”.
D’autre part, alors qu’il fait des annonces très fortes, Xavier Niel omet de les mettre en valeur.
Lorsqu’il nous livre le prix de son nouveau forfait à 19,99 EUR à 14’14”, il ne fait pas de pause, ne hausse pas le ton et redémarre immédiatement sur une nouvelle phrase. Les sifflements et applaudissements entendus dans la salle n’en font que plus artificiels. Il y a fort à parier qu’ils proviennent d’employés de Free exécutant avec zèle la tâche de “chauffeurs de salle” qui leur a été assignée.
La mise en scène
C’est peut-être là que le patron de Free se débrouille le mieux… avec quelques ratés.
La vidéo de présentation se moquant des concurrents et préparant l’entrée de l’orateur est une bonne idée. Malheureusement la lumière ne se rallume que 15 secondes après que celui-ci a commencé à parler.
Il est intéressant de montrer les catalogues de ses concurrents, mais il aurait été plus explicite d’en projeter une page.
Xavier Niel offre un forfait à 2 EUR à toutes les personnes présentes dans la salle à 31’30”. L’effet de surprise aurait sans doute été mieux réussi s’il leur avait proposé de regarder sous leur siège avant d’annoncer ce qu’ils allaient y trouver.
Un mauvais comédien
Steve Jobs a visiblement travaillé sur les techniques relatives à la prise de parole en public. Ce que n’a pas fait Xavier Niel.
Le corporel
Le patron de Free manque d’ancrage au sol : il bouge sans arrêt sans jamais aller nulle part.
Sa gestuelle est très répétitive, scandée, malgré quelques gestes métaphoriques appuyant avantageusement le discours
La voix
Son ton est globalement dans le registre de l’agressivité, sans nuances et sans ruptures de volume ou de rythme. Le débit est assez automatique, très répétitif et la voix est placée dans la gorge.
Se dégage donc une impression générale de de manque de sincérité et de sérénité. Là ou Steve Jobs jubile, sourit et dégage une vraie passion pour son propos, Xavier Niel n’apporte aucune nuance et se comporte en “robot” de la présentation.
Il n’est guère qu’un seul moment où il tente une incursion dans l’art dramatique : lorsqu’il fustige le “forfait RSA” proposé par ses concurrents et se place en “Robin des Bois” de la téléphonie mobile à 28’14”. La rupture de ton est totalement artificielle, l’indignation surjouée. On a le sentiment que Xavier Niel essaie de se convaincre lui-même par des phrases comme : “ça nous a vraiment scandalisés. Réellement.” Inefficace et gênant…
Un ersatz de Steve Jobs
L’offre de Free se démarque tellement de celle de ses concurrents qu’on en entend parler un peu partout, mais la prestation de Xavier Niel nous laisse au final avec la sensation d’avoir assisté à un brouillon. Le patron de Free a peut-être lu le livre de Carmine Gallo “Les secrets de présentation de Steve Jobs” mais s’est cru tellement fort qu’il a pensé pouvoir tout faire tout seul et sans grande préparation.
Au final, il est à l’ancien Président d’Apple ce que le Nustikao est au Nutella : un ersatz avec les mêmes ingrédients, mais sans la saveur de l’original.

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